Eric Lambin, chercheur planétaire (article en avant-première de l'AH Info de septembre)



Dès ses premières recherches, Eric Lambin a eu l’idée géniale de prendre de la hauteur ! Grâce aux images fournies par les satellites, il commence par observer la déforestation tropicale. Il veut comprendre comment elle affecte les modes de vie, la sécurité alimentaire, la santé, les sources de revenus, l’utilisation des terres… Il s’intéresse aux initiatives prises par les acteurs locaux, les ONG, les pouvoirs publics et les entreprises privées pour arrêter la déforestation : paiements pour services fournis par les écosystèmes, éco-certifications, zones protégées. À l’heure du commerce international, il montre qu’agir à l’échelle locale ne suffit pas pour protéger nos écosystèmes. Avec les pouvoirs publics et privés, il faut passer à l’échelle supérieure. Et nous, ici, en quoi sommes-nous concernés ?

Telles sont les questions qui orientent aujourd’hui les recherches du Professeur Lambin lauréat du prestigieux prix Blue Planet 2019 : nos politiques environnementales sont-elles efficaces ? Comment faire en sorte qu’elles le deviennent ? Comment vérifier, créer une traçabilité, assurer la transparence ? D’où l’importance du volet méthodologique de ses recherches : Si on a de bonnes images satellitaires détaillées qu’on peut relier aux producteurs auprès desquels les marchés mondiaux s’approvisionnent, et si ces informations sont accessibles à tous, on crée de la transparence et le « greenwashing »* devient plus difficile.
 
Ses études l’ont conduit à mettre au point une méthodologie rigoureuse qui lui permet de cartographier les données socio-économiques récoltées sur le terrain, notamment via des enquêtes géo-localisées auprès des agriculteurs. Il applique également des protocoles d’évaluation des impacts inspirés de ceux utilisés dans la recherche médicale ou en économie, afin d’étudier les transformations des écosystèmes tropicaux.
 
Le greenwashing, ou éco-blanchiment, est un terme créé par des ONG au début des années 90. Il s’agit d’un procédé de marketing ou relations publiques consistant à communiquer en utilisant des arguments écologiques. L’entreprise (ou autre organisation) se donne ainsi une image éco-responsable ne correspondant pas à la réalité. Un peu comme une publicité pour une voiture « propre »… roulant à l’essence ! Envie d’apprendre à traquer le greenwashing dans une publicité ? Un fascicule utile : http://www.cpcp.be/wp-content/uploads/2019/05/greenwashing.pdf

Les engagements pris pour arrêter la déforestation sont-ils effectifs et efficaces ?

C’est là que le bât blesse. Les images satellitaires et les données du commerce international révèlent une grosse limite : pendant que le Vietnam décide d’arrêter la déforestation, les forêts sont détruites dans les pays voisins. Les Vietnamiens compensent en effet la décision de leur gouvernement en important massivement, en grande partie de manière illégale, du bois du Cambodge et du Laos, et même de Malaisie et d’Indonésie. Lorsqu’un pays veut devenir vertueux sur le plan environnemental, les productions se déplacent vers des « havres de déforestation » dans des pays où la législation environnementale est faible et peu appliquée. À l’ère de la mondialisation et du commerce international, les politiques nationales ne suffisent plus, d’autant que, dans beaucoup de pays, l’État est faible, inefficace parfois corrompu.
 
Très rapidement, la conclusion s’est imposée : il faut que les politiques environnementales passent d’une échelle nationale à une échelle internationale (up scaling) ! D’où l’orientation nouvelle de ses recherches : Comment passer de cette constellation de petites solutions efficaces à l’échelle locale à quelque chose qui réduit la déforestation à l’échelle mondiale ? C’est à l’échelle du globe qu’il faut analyser les problématiques de la gestion des terres et de l’impact écologique. Actuellement, le Professeur Lambin cherche à évaluer quelles sont les fonctions minimales à assurer par les États et ce que peut apporter une politique environnementale menée par le secteur privé pour accélérer une transition écologique mondiale.
Eric Lambin, chercheur planétaire (article en avant-première de l'AH Info de septembre)

Arrive-t-on à passer à l’échelle transnationale ? Comment ?

Sur le terrain, Eric Lambin est ses équipes observent que, très souvent, la dynamique commence par des initiatives volontaires lancées au nom de valeurs éthiques par des citoyens, des entreprises et des communautés progressistes. Elles s’appuient sur des normes et standards exigeants : culture bio, c’est-à-dire garantie sans pesticides ni insecticides, respect strict des droits humains, commerce équitable,…
 
Une fois qu’un projet pilote a fait ses preuves, trois voies permettent un changement d’échelle. L’initiative pionnière peut être intégrée dans une politique publique : de nouvelles règles sont imposées à tous les acteurs, des zones sont protégées, des écolabels sont réglementés. Certaines entreprises privées adoptent des standards de durabilité : IKEA, par exemple, s’est engagée à ce que 100% de ses produits en bois soient certifiés FSC (Forest Steward Council) et 100% de ses textiles certifiés BCI (Better Coton Initiative) d’ici 2020. Les citoyens et les consommateurs peuvent aussi définir de nouvelles normes sociales, comme on l’a vu pour la consommation des cigarettes, l’usage du vélo, la consommation bio… Ce processus est plus lent, mais plus solide, car il s’appuie sur une adhésion forte de la population.

Peut-on vraiment compter sur les multinationales pour contribuer à protéger l’environnement ?

Chercheur pragmatique, Eric Lambin estime qu’on n’a pas d’autre choix à court terme que de promouvoir une transition à travers les acteurs économiques dominants.
 
Va-t-on régler le problème directement avec les centaines de millions de producteurs dispersés dans le monde ou avec les 7,6 milliards de consommateurs ? Ou va-t-on plutôt chercher à convaincre les CEO des 300 multinationales qui contrôlent le commerce mondial des produits qui causent la déforestation ? Cette troisième stratégie a été adoptée par de nombreuses organisations non-gouvernementales qui poussent aujourd’hui les multinationales à prendre des engagements. Bien entendu, l’un n’empêche pas l’autre. Les initiatives pionnières locales et l’action des ONG contribuent toutes à faire pression et à faire évoluer les décideurs politiques et les entreprises multinationales.
 
La plus grande surprise pour moi a été de découvrir que, dans plusieurs cas, le secteur privé a été plus réactif aux nouvelles valeurs de durabilité des citoyens et des consommateurs que le monde politique. Je ne m’y attendais pas. En fait, il y a une forte compétition pour les parts de marché dans le secteur privé. Et c’est précisément parce que les multinationales sont à la source du problème qu’elles font aussi partie de la solution.
 
Plusieurs leviers agissent sur les multinationales. En général très soucieuses de protéger leur image de marque, Eric Lambin observe qu’elles sont sensibles aux campagnes des ONG et qu’elles sont plus à l’écoute des attentes des consommateurs qu’on ne le pense. Dès que 10 à 25% des consommateurs exigent un produit durable, elles adaptent leur offre pour préserver leur réputation et leurs parts de marché. Il cite ainsi l’exemple du poisson certifié durable.
 
Dans le monde de la finance, de manière certes encore marginale, les critères éthiques orientent certains choix d’investissement. D’énormes fonds de pension se retirent des investissements dans les produits pétroliers et s’orientent vers des secteurs plus respectueux de l’environnement. Un autre facteur pousse les entreprises à la transition : la difficulté de recruter les meilleurs cerveaux. De nombreux jeunes sont fortement sensibilisés aux questions de société et environnementales et ne veulent plus travailler pour de entreprises à impact négatif.
 
Mais il ne s’agit pas de donner un blanc seing. Eric Lambin en convient, les entreprises privées font souvent du lobbying pour une réduction des exigences des standards de durabilité, comme on l’a vu pour les labels bios. Il y a toujours un compromis à trouver entre les parts de marché des produits durables et le niveau d’exigence imposé pour définir la durabilité (1). Le durable doit-il être confiné aux 2 ou 3% d’un marché de niche, ou viser le marché de masse lié à la grande distribution, même si c’est sous une forme un peu affaiblie ? Ce débat est en constante évolution. L’exemple du label FSC le démontre : l’industrie du bois a lancé en 1999 son propre label PEFC, moins exigeant à l’époque que le label FSC qui avait été initié par des ONG. Toutefois, sous la pression du marché, le label PEFC est aujourd’hui quasi équivalent au FSC.
 
D’où l’importance des initiatives pionnières et de l’action des ONG, mais aussi des réglementations locales, régionales et internationales. Si on veut être efficace à l’échelle internationale, les États ont leur rôle à jouer pour fixer un minimum de règles dans des traités internationaux.
 
(1) Ajoutons l’exemple du poisson certifié : les labels ASC et MSC sont contestés par des ONG écologistes. S’ils ont effectivement interdit l’usage de poison et d’explosif dans la pratique de la pêche, ils restent peu contraignants sur les questions de surexploitation et d’impacts sur l’environnement.
La plaine de Gran Chaco, en Amérique du Sud, est la seconde plus grande forêt d’Amérique latine, après l’Amazonie. Elle traverse le Paraguay, l’Argentine et la Bolivie et abrite une immense diversité. Mais cette région souffre également du plus grand taux de déforestation au monde. Depuis 1985, 20% de ce territoire a été converti en terres cultivées ou en pâturages. Image prise en août 2016, à Boquerón. Source : USGS/NASA Landsat.
La plaine de Gran Chaco, en Amérique du Sud, est la seconde plus grande forêt d’Amérique latine, après l’Amazonie. Elle traverse le Paraguay, l’Argentine et la Bolivie et abrite une immense diversité. Mais cette région souffre également du plus grand taux de déforestation au monde. Depuis 1985, 20% de ce territoire a été converti en terres cultivées ou en pâturages. Image prise en août 2016, à Boquerón. Source : USGS/NASA Landsat.

En quoi sommes-nous concernés ici à OLLN ? Que signifie pour nous passer à l’échelle supérieure?

La déforestation tropicale nous concerne à double titre. Nous sommes des « consommateurs planétaires » : nous achetons massivement des produits contenant de l’huile de palme (dentifrice, mousse à raser, biscuits,…), de la viande de bœufs nourris au soja d’Amérique du Sud, du café et du cacao issus de terres déboisées. Nous sommes aussi affectés par les changements climatiques : or la déforestation est responsable de près de 12% des émissions annuelles de dioxyde de carbone liées à l’activité humaine, ce qui n’est pas négligeable.
 
Nous pouvons peser sur les mécanismes qui freinent la déforestation tropicale et les dérèglements climatiques en nous inspirant de la dynamique observée dans les régions tropicales. Par nos comportements, nos choix de consommation, nous contribuons à faire évoluer les normes : varier nos sources de protéines, manger moins de viande, choisir des produits en fonction de leur origine et de leur impact sur les émissions de carbone. Mais nous pouvons faire plus : demander aux distributeurs locaux qu’ils s’engagent à offrir plus de produits éco-certifiés selon les meilleurs critères, développer ou soutenir des initiatives et des politiques locales pionnières qui offrent des alternatives aux produits issus de la déforestation (papier, meubles, construction en bois FSC, café et cacao équitable et éco-certifiés)… Faire connaître les bonnes pratiques afin que les responsables politiques (communes, région, fédéral) les soutiennent à leur échelle.
 
Et puis, avec Eric Lambin, prendre de la hauteur, ouvrir les yeux et les perspectives …
 
Propos recueillis par Anne Quévit et Martine Renders.
 
 
 
Depuis que nous avons rencontré Eric Lambin, la question de la déforestation a pris une dimension mondiale avec les incendies provoqués en Amazonie. Une partie du monde politique semble prendre conscience de l'urgence et de l'importance d'agir pendant que d'autres chefs d'Etat persévèrent et signent. Mais où sont les multinationales ? Sont-elles dans les coulisses des agriculteurs qui pratiquent les brûlis (utilisation du feu pour défricher les champs) incontrôlables ? Vont-elles contribuer à la reforestation ou bénéficier du mal qui est fait ? Et nous, consommateurs, quels seront nos choix ? 

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